C’était une nuit qui empestait le sel, le cuivre et la lente pourriture des vieilles cordes. Le ciel était bas, lourd de tempête, pesant comme une main qui tentait d’étouffer l’océan lui-même.
J’étais penché sur le journal de bord du capitaine, l’encre coulant sur les pages tandis que le pont se soulevait sous mes pieds et que la pluie martelait les planches comme des tambours de guerre venus des profondeurs.
Nous étions deux navires, le ventre plein et lourd, chargés de marchandises provenant de Taipei. Des tonneaux de gingembre et de cardamome. Des textiles brodés de fils d’or.
Des coffres remplis de pièces d’argent, des pommes de terre du Nouveau Monde enveloppées dans des toiles, des piments traditionnels marinés dans de la saumure, des graines qui sentaient la renaissance de jardins oubliés.
Des épices si puissantes que leur parfum hantait les couloirs sous le pont, doux, piquant, exotique. Le genre de cargaison pour laquelle les rois se seraient battus jusqu’à la mort.
Nous avions jeté la moitié de nos canons quelques jours plus tôt pour éviter de nous enliser dans le calme plat. Les réserves de poudre étaient à moitié trempées. Nous étions sans défense, mais rapides. Portés par les alizés, toutes voiles dehors, nous priions pour que le vent se maintienne.
Et puis ils sont arrivés.
Ils étaient trois, des galions longs et élancés, fendant le rideau de pluie comme des couteaux. Pas de lanternes. Pas de coups de semonce. Ils étaient juste là. Ils se déplaçaient rapidement, trop rapidement, comme s’ils s’étaient échappés d’une poche temporelle.
Leurs drapeaux flottaient au vent, sales, défraîchis, reconnaissables entre tous. Des serpents enroulés sur eux-mêmes, se dévorant, l’ouroboros tordu des ruches parasites. Les symboles des charognards de la Première Vague, des bâtards nés dans les ruches qui se nourrissaient des restes de la chute de Tartaria.
Ils ne cherchaient pas d’or. Ils cherchaient l’essence. Le pouvoir.
Le pont empestait la peur : bois humide, agrumes brûlés, odeur froide du fer des hommes serrant des lames qu’ils n’avaient jamais espéré dégainer.
Puis le bruit. Un bruit sourd, profond, qui résonna à travers la coque : ce n’était pas un impact, ni un coup de canon. Quelque chose de plus ancien. De plus grand. Comme si la mer avait déplacé son poids.
Elle se leva sans fanfare.
Un kraken. Le même juvénile que j’avais épargné trois décennies plus tôt au large des côtes du sud du Chili, à l’époque où il n’était qu’un amas de membres et d’émerveillement, à peine plus grand qu’un canot de sauvetage. Mais maintenant ? Il était immense.
Elle n’était pas sculptée par les abysses, non, elle était grosse à force de se nourrir de sardines, sa peau luisait de santé et de puissance. Énorme, oui, mais loin d’avoir atteint sa taille adulte. Il leur faut deux siècles pour atteindre leur taille réelle, et ils peuvent vivre près d’un millénaire si l’océan le veut bien.
Ce n’était pas un monstre. C’était une fille de la mer, et la mer aime les siens.
Ses bras massifs émergèrent de l’eau avec la grâce d’une danseuse, lentement et délibérément. Une poussée, deux… Elle poussa notre coque sur le côté à travers les vagues, loin du piège.
Ses tentacules frappaient les galions pirates comme une mère chassant les mouches. Le bruit… mon Dieu, le bruit… ressemblait à celui des arbres se brisant sous l’eau, à celui des os se brisant sous des siècles de pression.
Des embruns salés et huileux me frappèrent le visage. Le ciel s’illumina un instant, et la foudre dessina sa silhouette argentée. Je sentais l’odeur du poisson, des algues anciennes, le goût métallique de la pression des profondeurs. Son œil rencontra le mien, une sphère lisse, énorme et calme. Elle se souvenait.
Puis elle replongea, douce et silencieuse, dans l’obscurité.
Nous avons dérivé, les voiles reprenant leur souffle. Les galions derrière nous étaient déchirés, fumants, mourants. La pluie s’est calmée. Le vent a tourné.
L’océan est comme l’Astral. Un miroir. Une boucle de mémoire. Ce qui se passe dans l’un se répercute dans l’autre. Le temps n’est pas linéaire ici : il s’enroule, se répète, rembourse d’anciennes dettes dans une monnaie étrange.
Il y a beaucoup de monstres dans la mer. Mais tous ne sont pas des ennemis.
Certains sont des observateurs. D’autres sont de vieux amis. Et certains sont le sang même de la mer, des bêtes nées non pour détruire, mais pour protéger ce qui compte. Beaucoup sont des anges.
Dans les nuits à venir, nous aurions besoin d’eux. Jusqu’au dernier. L’océan se souvient.
Nous devons en faire autant.
~ SiriusB
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