Éros et Logos

J’ai de plus en plus l’impression que la société moderne ne souffre pas d’un manque de Logos ou d’Éros, de principes masculins ou féminins.

Ce serait trop simpliste. Le problème ne réside pas dans l’existence des archétypes. Les archétypes sont purs. Le problème, c’est la fréquence à laquelle ils se manifestent collectivement.

Le rouge n’est pas le problème. Un rouge boueux et un rouge lumineux sont tous deux du rouge.

Il en va de même pour le Logos. Il en va de même pour l’Éros.

Par Logos et Éros, j’entends les principes archétypaux jungiens souvent associés symboliquement aux pôles masculin et féminin de la conscience. Pas biologiquement. Archétypiquement. Le Logos en tant que structure, discernement, séparation, recherche de la vérité. L’Éros en tant que relation, lien émotionnel, sensibilité, union, vie affective.

Les gens ne cessent de parler d’« équilibre », mais honnêtement, l’équilibre entre deux formes dégradées ne résout rien. Une société peut être parfaitement équilibrée entre réactivité émotionnelle et optimisation froide tout en se sentant spirituellement morte.

Pour moi, la société moderne semble à la fois hyper-émotionnelle et étrangement dépourvue d’âme.

Éros est devenu réactif, saturé, performatif. Tout n’est plus que gestion émotionnelle désormais. Indignation publique. Validation. Sensibilité collective. Signalisation morale. Synchronisation sociale.

Tout le monde sait instinctivement ce qu’il faut dire, ce qu’il ne faut pas dire, ce qui suscite l’approbation, ce qui crée un danger. Les gens réagissent contre ce que l’autre camp a dit avant même de se demander si c’est vrai.

L’émotion n’est plus seulement de l’émotion. Elle est devenue une infrastructure.

En même temps, le Logos n’a pas disparu. C’est là le paradoxe. En fait, notre civilisation est extrêmement « logocentrique » dans un certain sens mortifère. Algorithmes. Indicateurs. Optimisation. Systèmes. Rhétorique d’entreprise. Données. Technocratie. Rationalisation constante sans signification profonde.

Nous avons tout optimisé, sauf la raison pour laquelle nous optimisons.

Ce qui a donc disparu, ce n’est pas le Logos lui-même, mais le noble Logos. Le sens. La quête de la vérité. La profondeur symbolique. Les récits cohérents. Le courage intellectuel. La volonté de voir clairement, même si la clarté engendre un malaise ou un conflit.

La société moderne tolère presque tout, sauf le risque authentique.

Pas nécessairement le risque physique. Le risque existentiel. Risque symbolique. Risque social. Le risque de dire quelque chose qui n’appartient pas déjà à un scénario émotionnel validé.

C’est pourquoi tant d’œuvres d’art me semblent mortes aujourd’hui. Non pas parce que les artistes manquent de talent, mais parce que la culture récompense de plus en plus la sécurité émotionnelle et la lisibilité sociale.

L’art avait l’habitude de déranger, de séduire, de hanter, de déstabiliser. Aujourd’hui, on a souvent l’impression qu’il demande la permission d’exister avant même de s’exprimer.

Tout est optimisé en fonction du confort, de la lisibilité, de la réaction immédiate.

Et, ironiquement, le résultat n’est pas plus d’humanité, mais moins d’âme.

Pour être honnête, je ne pense pas qu’il s’agisse simplement de « patriarcat » ou de « matriarcat ». Structurellement, les sociétés occidentales fonctionnent encore sur les vestiges d’anciens systèmes patriarcaux, même si ces structures se sont considérablement affaiblies au fil du temps.

Mais culturellement, émotionnellement, symboliquement, quelque chose d’autre a émergé — une civilisation où le confort émotionnel, la validation relationnelle et le consensus affectif dominent de plus en plus la vie publique.

Pourtant, cette dimension « féminine » est elle-même dégradée. Tout comme le Logos moderne est dégradé.

Nous nous retrouvons donc avec une civilisation étrange :

des systèmes froids + une surréaction émotionnelle.

Hyper-technique.

Hyper-réactive.

Spirituellement épuisée.

Et c’est peut-être pour cela que tant de gens se sentent vides alors qu’ils consomment plus de stimulation que jamais.

Ce qui est étrange, c’est que les gens ont toujours soif d’âme. On le voit immédiatement quand quelque chose de sincère apparaît. Un morceau de musique. Un film. Un jeu. Un livre.

Soudain, les gens réagissent presque avec soulagement, comme s’ils avaient oublié qu’ils pouvaient encore ressentir de l’émerveillement au lieu de la stimulation. (Pour les gamers ici présents, je recommande vivement Clair Obscur, et ce n’est pas par patriotisme).

C’est pourquoi je ne pense pas que la solution consiste à « détruire Éros » ou à « revenir au patriarcat », ni à aucune autre fantaisie idéologique simpliste. Cela passe complètement à côté de l’essentiel.

La question est celle de la fréquence.

Le Logos peut-il redevenir vivant au lieu d’être algorithmique ?

Éros peut-il redevenir profond au lieu d’être réactif ?

La civilisation peut-elle redécouvrir le sens au lieu de l’optimisation permanente ?

Je ne sais pas.

Mais j’ai de plus en plus le sentiment que la culture moderne tente d’éliminer tout inconfort, toute ambiguïté, toute imprévisibilité, tout danger symbolique.

Et ce faisant, elle supprime lentement les conditions mêmes dans lesquelles l’âme émerge.

…Raksha…


Source

Ce contenu ainsi que les informations et les opinions qui y sont exprimées sont ceux de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement mon opinion.

A propos de Etresouverain 13896 Articles
L'amour inconditionnel comme but ultime !