Les principes moraux actuels fonctionnent souvent bien dans la plupart des cas, mais s’avèrent insuffisants dans les situations limites. Par exemple :
« Traite les autres comme tu voudrais être traité » : dans l’ensemble, c’est une excellente règle, mais si l’autre personne te fait directement du mal ou abuse de toi, le fait d’être gentil avec elle ne l’empêchera peut-être pas de continuer. Si l’on appliquait littéralement cette règle, on abolirait la police et l’armée, et cela ne fonctionne tout simplement pas.
On pourrait objecter : « Bien sûr, il faut aussi faire preuve d’un minimum de bon sens », mais le bon sens est une notion entièrement subjective. La gauche et la droite politiques ont des conceptions diamétralement opposées de ce qu’est le bon sens. Cette règle ne permet tout simplement pas de répondre à une multitude de questions complexes.
« Si une personne commet ce type de crime, mettez-la en prison pour tant d’années » : évidemment, cela fonctionne plus ou moins et permet à la société de fonctionner, mais il arrive parfois que des personnes soient libérées et commettent à nouveau le même crime.
Parfois, la prison aggrave le comportement des gens. Parfois, des personnes se repentent sincèrement mais passent quand même le reste de leur vie à pourrir en prison.
« Faites ce que les gens veulent, rendez-les heureux » : il y a évidemment du bon là-dedans, mais cela peut conduire à un vision à court terme et à l’évitement des difficultés. Cela permet aux gens de nuire au bien commun pour leur propre confort. Cela implique que si l’on manipule les gens, alors un comportement immoral devient acceptable. Etc.
« Nous devons nous concentrer sur tel principe de gauche (par exemple, prendre soin des gens) ou tel principe de droite (par exemple, la liberté) » : bien sûr, ces principes sont importants et doivent faire partie de la société, mais celle-ci est suffisamment complexe pour qu’on ne puisse pas tout résoudre en se concentrant uniquement sur une ou deux valeurs.
Si on le fait, d’autres choses que l’on tient actuellement pour acquises cesseront de fonctionner.
Examinons donc un autre prisme moral : « ce qui est le plus moral, c’est ce qui est le mieux pour les 30 prochaines années ».
Il s’agit donc plus ou moins du « principe des sept générations » (c’est-à-dire prendre en compte le bien-être des personnes sept générations plus tard), mais c’est un peu plus réaliste pour le monde moderne.
Concrètement, si vous demandez aux gens de planifier pour les 140 prochaines années (7 générations × 20 ans), ils diront « beau principe » et continueront de toute façon à adopter une vision à court terme. Pourquoi ? Parce que les personnes qui vivront dans 140 ans sont tout simplement trop abstraites.
Il est trop facile de se dire : « On va faire ce projet à court terme qui me plaît maintenant, et on réfléchira à l’année 2166 plus tard. »
Ou bien, les gens d’aujourd’hui continuent d’imposer leur idéologie politique préférée parce que « de toute évidence, mon idéologie politique est la meilleure à long terme, donc c’est elle qui mènera à la meilleure société en 2166 ».
À l’inverse, si l’on se projette sur les 30 prochaines années, on est obligé de réfléchir à la manière dont son idéologie politique préférée va réellement transformer la société dans un laps de temps que l’on peut imaginer et pour lequel on peut se préparer.
« Réfléchir à ce qui est le mieux pour les 30 prochaines années » est plus concret et plus facile à visualiser que la simple idée générale de « penser à long terme ». Selon l’âge de chacun, cela peut correspondre à « vos dernières années de vie » ou à « la période où vos enfants seront en pleine vie adulte ». C’est tangible.
En même temps, c’est une vision plus lointaine que le mandat présidentiel standard de quatre ans.
Le principe consistant à « envisager les 30 prochaines années » n’est pas vraiment une règle morale stricte sur laquelle fonder la gestion d’une société, car il est trop subjectif et il est trop difficile de prédire ce que seront les 30 prochaines années. Il peut faire l’objet d’abus et devenir paternaliste. Ce n’est pas la vérité absolue. Ce n’est ni le seul ni le meilleur principe moral.
C’est simplement une perspective supplémentaire que vous pouvez utiliser et qui s’avère parfois utile. C’est un outil de plus à ajouter à votre boîte à outils. C’est une règle empirique de plus qui peut parfois s’avérer utile.
Certes, il est très probable que dans 30 ans, la société aura radicalement changé : les « chapeaux gris » seront intervenus, des extraterrestres auront atterri, l’IA ou de nouvelles technologies auront facilité la vie, etc.
Néanmoins, lorsque (certaines de) ces choses se produiront, cela signifiera simplement qu’il faudra appliquer le principe consistant à « envisager les 30 prochaines années » à un contexte différent. Les humains de la Terre ne peuvent pas simplement cesser de planifier sous prétexte que l’avenir est incertain.
Passons en revue quelques scénarios et envisageons les 30 prochaines années :
– Quelqu’un maltraite une autre personne : mettez fin à ces mauvais traitements ; apportez de l’aide à la victime ; veillez à ce que l’agresseur ne récidive pas, de la meilleure manière possible (si une longue peine de prison est la seule solution, optez pour celle-ci ; si ce n’est pas nécessaire, infligez une sanction mais pas une longue peine de prison ; dans les deux cas, privilégiez la réinsertion).
De cette manière, dans 30 ans, la victime ira probablement bien et l’agresseur n’aura pas maltraité d’autres personnes.
– Qu’en est-il de la vérité, de l’amour, du pardon et de la protection de la nature ? Ces éléments sont absolument indispensables pour rendre une société viable et digne d’être vécue à long terme.
– Devrions-nous faire aujourd’hui des choix difficiles mais productifs ? Oui, dans une certaine mesure, même si les gens ne les apprécient pas, s’ils sont nécessaires pour les 30 prochaines années. Cela dit, si l’on va trop loin dans cette direction, on crée un autre type de société invivable ; il faut donc trouver un équilibre. Et lorsque l’on fait des choix difficiles, il faut tenir compte des effets de deuxième et de troisième ordre.
– Devriez-vous promouvoir votre idéologie préférée ? Peut-être, mais si vous réfléchissez honnêtement à ce que cela impliquera pour la société au cours des 30 prochaines années (y compris les effets de deuxième et troisième ordre), vous vous rendrez probablement compte qu’il faut modérer quelque peu certains points. Ne partez pas simplement du principe que « tout ira évidemment pour le mieux » ; réfléchissez vraiment à ce à quoi ressemblera la société, y compris dans les domaines qui ne vous viennent pas immédiatement à l’esprit.
– La compétence, le travail acharné, l’exercice de métiers peu prestigieux, etc., sont importants et nobles, car sans eux, la société s’effondre. Si les gens cessent d’exercer ces métiers peu prestigieux, si tout le monde – y compris la communauté spirituelle – se dit « quelqu’un d’autre devrait s’en charger », alors nous ne bénéficierons ni de justice ni de prospérité. Au contraire, les riches s’en sortiront bien, les pauvres souffriront, et bien de choses que vous considérez comme acquises cesseront de fonctionner. C’est pourquoi certaines traditions spirituelles et religieuses intègrent le travail ordinaire à leur pratique.
– En même temps, la société est devenue telle que les gens font pratiquement tout ce qu’ils peuvent pour éviter d’avoir à exercer des emplois ordinaires. Ce n’est pas viable à long terme ; il est donc temps de se pencher sur les réalités sociétales. À court terme, on peut essayer de pousser les gens à exercer des emplois ordinaires en les mettant sous pression et en les humiliant, mais à long terme, cela ne fonctionne pas. Par ailleurs, si tout le monde « boycotte les emplois classiques », ce sont les pauvres qui en souffriront, pas les riches. Ce n’est certes pas juste, mais si l’on pense aux trente prochaines années, c’est la réalité.
En conclusion : considérez les trente prochaines années comme un angle d’approche utile.
…A.S…
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