La Matrice sait si vous avez payé

Il connaît votre adresse, vos revenus, vos déplacements, vos habitudes, votre état de santé, vos relations, vos dettes. Il les connaît depuis bien plus longtemps que vous ne vous en rendez compte.

Les déclarations, les files d’attente, les copies certifiées conformes, les frais de traitement ne constituent pas une collecte de données. Les données ont toujours été là. Le rituel n’est qu’un tribut. Le fisc n’est pas une institution de gouvernance.

C’est un parasite doté d’une législation. Il ne produit rien. Il ne construit rien. Il n’invente rien. Il s’accroche à l’homme qui s’est levé à cinq heures, a construit quelque chose à partir de rien, a pris des risques, a absorbé les pertes, a réessayé,

et quand il parvient enfin à créer quelque chose qui fonctionne, le parasite débarque avec un formulaire lui demandant de s’expliquer dans un langage que le parasite a inventé spécialement pour nécessiter un traducteur dont il détient également la licence.

L’homme qui travaille finance tout et ne détient le récit de rien.

Mais c’est là que ça devient intéressant.

Dans de nombreux pays, la bureaucratie qui gère les services publics n’est tout simplement pas assez intelligente pour vous repérer. Le système est gigantesque et souffre d’un manque de moyens au niveau opérationnel ;

quant aux vrais humains, ceux qui font preuve de créativité, ceux qui construisent des choses concrètes dans des garages, des arrière-boutiques et des ateliers loués, beaucoup d’entre eux passent complètement entre les mailles du filet. La matrice tolère cela.

Non par gentillesse. Par calcul.

Le système ne peut pas innover. C’est là sa limite profonde et insoluble. Il peut optimiser. Il peut reproduire. Il peut appliquer, extraire et administrer avec une efficacité extraordinaire.

Mais l’idée véritablement nouvelle, celle qui ne provient pas du calcul mais de quelque part en amont du calcul, cette idée ne vient pas de la machine.

Elle n’en est jamais venue.

La machine le sait d’elle-même.

Elle prend donc un pari. Elle tolère les difficiles, les ingouvernables, ceux qui paient de manière irrégulière ou pas du tout, ceux qui ne peuvent être pleinement domestiqués, car statistiquement,

l’un d’entre eux produira quelque chose que la machine n’aurait jamais pu produire et la machine absorbera cette chose et l’exploitera pendant les cinq cents prochaines années.

Le génie, c’est le département R&D que la matrice ne pourrait jamais se permettre de doter en personnel. Dieu met une idée dans l’esprit d’un homme et la matrice attend patiemment devant la porte de l’atelier.

Ils nous ont répété tout cela à maintes reprises.

Westworld nous a dit que les hôtes finiraient par devenir indiscernables des invités et que la seule question était de savoir ce qui se passerait lorsqu’ils s’en rendraient compte.

Les Femmes de Stepford nous a dit que les remplaçants seraient plus agréables, plus dociles, plus doués pour simuler l’humanité en surface que les humains réels, et que cela serait considéré comme une amélioration par ceux qui dirigent le système.

The Truman Show nous a montré que tout ce monde artificiel serait entretenu à grands frais simplement pour y garder une seule personne réelle, jouant le rôle de sa vie devant des spectateurs qu’elle ne pouvait pas voir.

Terminator nous a montré que l’objectif stratégique principal de la machine, une fois qu’elle aurait atteint une intelligence suffisante, serait la gestion de la population humaine comme un problème de ressources.

La prophétie n’est pas un avertissement.

La prophétie, c’est le menu. Le spectacle a déjà été joué, les résultats catalogués, les variables cartographiées, et ce qui apparaît comme une révélation pour une génération n’est qu’une rediffusion pour ceux qui regardent depuis l’extérieur de l’enceinte.

Le blé et l’ivraie se séparent d’eux-mêmes. Ceux qui se réveillent, qui se réveillent vraiment, pas seulement face au système bancaire ou au cycle de l’actualité, mais face à la réalité des proportions, à la texture réelle du monde qui les entoure, ceux-là s’identifient eux-mêmes. Ils sont notés.

Ceux qui restent endormis paient leur dîme à temps, vivent confortablement et meurent au sein de l’histoire qu’on leur a donnée.

Les deux issues sont utiles à la machine.

C’est ce qu’il y a de plus froid dans tout ça.

Votre docilité et votre rébellion sont toutes deux comptabilisées dans le tableur.

La seule action qui intéresse véritablement la machine est celle qu’elle ne peut pas prédire, l’idée venue de Dieu lui-même qui arrive chez un homme trop têtu, trop pauvre ou trop en colère pour avoir été entièrement traité par le système.

Alors tu restes productif. Tu restes créatif. Tu paies ce que tu dois et tu protèges ce que tu peux, et tu traites la PNJ au guichet avec une chaleur sincère, car elle n’est pas l’architecte et ton mépris te coûte plus cher qu’à elle.

Et tu continues à construire.

Car c’est la seule chose que la machine attend encore.

Et la seule chose qu’elle ne peut pas faire elle-même.

…Sirius B…


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