SiriusB – Un sauteur dans le temps

La plate-forme glissante sous la pluie brûlait de reflets, les néons clignotaient au-dessus d’elle comme un dieu brisé, projetant des lames de lumière fracturées à travers le brouillard tourbillonnant.

Lila se tenait au milieu de tout cela, immobile, son manteau trempé, son col relevé comme une barricade. Son souffle s’échappait de ses lèvres, disparaissant avant même d’avoir le temps de se former. Le temps se repliait. Les réalités s’effondraient. Et elle était au centre.

Elle était une sauteuse dans le temps. L’une des meilleures. Peut-être même la meilleure. Mais les noms avaient depuis longtemps perdu leur sens. Elle avait vécu mille masques.

Elle avait dansé au bord des empires, glissé à travers les fissures des siècles, disparu dans l’histoire comme de la fumée dans le ciel. Le passé s’accrochait à ses os. L’avenir murmurait à ses oreilles.

Des fantômes marchaient désormais à ses côtés, murmurant des fragments de vies qu’elle avait portées et abandonnées comme des peaux.

Déjà vu. Jamais vu. Les souvenirs tourbillonnaient, vertigineux et se chevauchaient. Le saut avait été rude. Trop rude.

Elle venait d’atterrir, renaissant dans son corps plus jeune, celui d’une jeune femme d’une vingtaine d’années, au corps sculpté comme une lame, aux muscles animés d’une énergie inconnue. Puis vint le choc.

Trois lignes temporelles, brisant son esprit avec des images trop nettes pour être retenues. Dans l’une, elle était une femme d’affaires impitoyable, les mains trempées dans des transactions sanglantes, les pupilles dilatées par la victoire et la haine.

Dans une autre, elle était une vagabonde au bord de l’effondrement, poursuivant les couchers de soleil à travers une terre brûlée, riant tandis que le monde brûlait derrière elle. Dans la troisième, elle plantait des fleurs. Une petite vie. Une vie douce. Une cage faite de gentillesse.

Et la quatrième ?

Toujours la quatrième.

Vide. Silencieuse. Une bobine sans film. En attente d’être écrite.

Mais quelque chose n’allait pas.

Les souvenirs s’effaçaient. Plus vite qu’avant. Elle tentait de les saisir, mais ne trouvait que des cendres. L’amnésie avait désormais des dents. Elle déchirait son esprit avec une rapidité brutale. Aucun déjà-vu pour la guider. Aucun jamais-vu pour l’avertir. Seulement le vide. Et un choix.

Les rails s’étendaient devant elle dans une brume si épaisse qu’elle semblait solide. L’air tremblait sous la pression, un point nodal s’épanouissant largement. Un pas et il se refermerait derrière elle. Une décision et la porte se scellerait à jamais. Cinq ans. Quarante. Peut-être pour toujours.

Elle plongea la main sous son manteau et serra le pendentif. En argent. Lourd. Gravé de fractales en spirale. L’ancre d’un sauteur, pulsant d’un code stabilisateur. Chaud au toucher. Silencieux à l’esprit. Il ne lui offrait aucune aide.

Puis elle le vit.

Une silhouette au loin. Immobile. Enveloppée dans un long manteau, à moitié dissoute par le brouillard. Elle l’observait. La silhouette d’un homme, mais rien de plus. Un autre sauteur ? Un gardien ? Un fantôme ? Elle le sentait au plus profond d’elle-même : un avertissement, ou une invitation.

Elle avait vu des sauts tourner mal. Très mal. Des voyageurs pris dans des spirales sans fin. D’autres effacés en plein vol, consumés par le paradoxe. Certains pourchassés par ceux qui se déplaçaient hors du temps et portaient les visages de la mémoire. Cet homme était peut-être l’un d’entre eux. Ou pire.

L’horloge de la station s’emballait au-dessus d’elle, ses aiguilles avançant par à-coups comme un cœur agonisant. Le temps voulait qu’elle parte. Le temps voulait une résolution. Les chemins disparaissaient. Son esprit s’effilochait.

Elle se tourna vers le train. Un panneau clignota dans l’obscurité. Des lettres scintillantes se dessinaient à travers la fumée et la pluie.

Ligne Elysium. Départ immédiat.

Le nom résonna dans sa poitrine. Elysium. Salut, ou séduction. Elle ne savait pas. Le moteur vrombissait. Pas comme une machine. Comme un être vivant. Affamé. Qui attendait.

La silhouette dans le brouillard n’avait pas bougé. Mais elle sentait son regard. Lourd. Ancien. Familier.

Et puis ça vint. Un flash. Un souvenir arraché au futur ou tiré du passé.

Un mentor, vieux et brisé, la fixant de ses yeux tremblants. « Chaque saut a un prix. Un jour, tu atterriras là où les lignes temporelles ne se rejoignent pas. »

C’était ce jour-là.

C’était la fracture.

Son pendentif brûlait contre sa poitrine, et dans cet instant brûlant, la quatrième ligne temporelle s’ouvrit comme un œil.

Pas un chemin. Pas une histoire. Un vide.

Pur et infini.

Le train siffla en s’ouvrant. Le brouillard s’engouffra. La silhouette disparut.

Le pouls de Lila battait à tout rompre. Ses souvenirs hurlaient et se tordaient. Le temps s’effaçait.

Elle n’avait que quelques secondes. Pas de carte. Pas d’avenir. Pas de visage à suivre.

Monter dans le train, vers l’inconnu.

Ou se tourner vers une ville qui n’existait peut-être pas, un passé qui n’avait peut-être jamais existé.

C’était le moment.

Il ne reviendrait jamais.

Et elle n’était pas prête.

Mais elle devait choisir.

Maintenant.

~ SiriusB


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